Eviter la construction de la nouvelle Babel
Réflexions d'Andrea Riccardi sur l'encyclique Magnifica Humanitas sortie le 25 mai 2026 : dans le sillage de la « pensée sociale » de l'Église, le pape Léon condamne la « culture de la puissance », et non les nouvelles technologies.
Éditorial paru dans le Corriere della Sera
Élaborer une vision du monde peut paraître fort ardu, voire dépassé, en raison de sa complexité, à tel point que l'on voit fleurir les spécialisations les plus diverses. Pourtant, avec l'encyclique Magnifica Humanitas, Léon XIV embrasse l'horizon global, livrant une lecture critique du présent et rassemblant les aspects multiples et contradictoires de la réalité.
L'Église vit dans l'histoire et en scrute les mutations à la lumière d'une préoccupation qui est au cœur même de l'encyclique : « Ne risque-t-on pas de construire un monde inhumain et plus injuste ? ». Le texte entend s'inscrire dans la lignée de la « pensée sociale » de l'Église, initiée par Léon XIII qui, en 1891, avec Rerum novarum, posa la question ouvrière au sein de la société industrielle : « L'accumulation de la richesse entre les mains d'un petit nombre et l'extension profonde de la pauvreté ». Pour Sturzo, cette encyclique sociale ne fut pas seulement un apport théorique, mais un appel à la mobilisation sociale.
Le pape Léon connaît le désarroi des gens ordinaires face à un monde complexe et conflictuel, face au développement fulgurant de la puissance technologique, et face à la question de savoir qui sont les véritables décideurs. Les gens pensent – écrit-il – « que les problèmes sont trop grands et nous trop petits, de telle sorte que nos choix ne changent rien... ». Et il conclut : « Personne n'est exempt de responsabilité ». Hier, les interlocuteurs étaient les États ; « aujourd'hui, en revanche, les principaux moteurs du développement sont des acteurs privés, souvent transnationaux, dotés de ressources et de capacités d'intervention supérieures à celles de nombreux gouvernements ». Derrière les « seigneurs » de la « révolution technologique », le pape discerne certaines idéologies, telles que le trans-humanisme ou le post-humanisme, qui habitent « certains centres de pouvoir technologique et colonisent l'imaginaire collectif ».
L'encyclique ne rejette pas le progrès technologique, mais plutôt ce que Léon appelle le « syndrome de Babel » : l'idéologie du profit, la prétention à une langue unique, y compris numérique. En somme, l'expression de la « culture de la puissance », que l'on retrouve dans de multiples aspects du monde contemporain. Cette culture, forte de grands moyens, tend « à dicter l'ordre du jour et les critères de décision, reléguant le bien commun au second plan » : elle pénètre la société, altère les relations, réhabilite la guerre. Le pape déclare : « Je demande à tous d'arrêter le chantier d'une énième Babel et d'unir nos forces pour édifier le bien... ». Il encourage le dialogue avec les religions, le monde politique, le secteur privé, dans la conscience que l'avenir sera humain s'il n'est pas construit de manière unilatérale, mais fondé sur la dignité de l'homme et le respect de la création.
Qu'on ne voie pas dans Magnifica Humanitas une condamnation du progrès technologique. L'encyclique n'est pas un réquisitoire contre celui-ci et ne propose pas de principes rigides, mais offre une vision mûrie dans « la rencontre entre la vérité éternelle de l'Évangile et les questions de l'histoire ». Non pas un manuel de vérités abstraites, mais une lecture de l'histoire présente en dialogue avec les cultures et les sciences. Elle souhaite encourager le monde de la pensée et des universités à repenser la doctrine sociale face à la révolution numérique. C'est donc aussi le coup d'envoi d'un vaste chantier de réflexion. Au cœur du message se trouve l'affirmation que la personne humaine vaut en soi, et qu'elle n'a pas à gagner sa propre valeur face au défi des personnes « les plus efficaces et performantes ».
Dans le chapitre central de l'encyclique, Léon XIV aborde le thème de l'intelligence artificielle et de la place de la personne humaine face à celle-ci. Il y montre sa conscience du fait que, face à un développement aussi rapide, toute observation en la matière devient vite obsolète. Il affirme néanmoins que l'intelligence artificielle ne peut être assimilée à l'intelligence humaine, même s'il s'agit d'une aide précieuse, à condition d'être gérée avec « une approche mesurée et vigilante ». La prudence requise peut certes ralentir le développement, mais il ne s'agit pas d'obscurantisme : c'est prendre soin de l'humanité. Pour le pape, il faut « désarmer l'intelligence artificielle » en rompant l'équivalence entre puissance technique et droit de gouverner ; s'en servir, oui, mais ne pas y être asservi. Une telle attitude protège la liberté contre toute marchandisation.
L'encyclique ne nomme pas les bâtisseurs de la « République technologique » – pour reprendre le titre du livre de Karp sur l'alliance entre l'Occident et la Silicon Valley –, ni les théories de Peter Thiel ou d'Elon Musk (lesquels ont d'ailleurs affirmé d'un commun accord ces derniers temps que l'on fait plus de bien à la société par le développement de ses propres entreprises que par la bienfaisance). Magnifica Humanitas révèle l'horizon évangélique où s'enracinent les appels constants à la paix et les préoccupations de Léon. Le pape rejette le changement de paradigme qui s'est installé au cours de la dernière décennie et qui a banalisé la guerre – hier encore « fléau » de l'humanité selon la charte des Nations-Unies, aujourd'hui instrument courant de la politique. En renonçant au dialogue, « indispensable à la diplomatie », le monde est désormais en état de belligérance permanente. Les conflits s'éternisent en raison de la puissance des armes et de l'industrie qui les produit, des mercenaires et des réseaux criminels qui vivent de la guerre, et de l'application de la technologie aux conflits. Une « conviction culturelle et anthropologique s'impose, comme si la guerre faisait inévitablement partie de la nature humaine ». Le pape déclare amèrement : « Nous vivons une époque de grande cécité spirituelle et culturelle ». Il fait siennes les paroles de La Pira : « Il faut remplacer la méthode de la guerre par la méthode de la paix », c'est-à-dire le dialogue.
Pour le pape, il y a tant à bâtir en cherchant à interpréter ce monde nouveau comme le fait l'encyclique, et en suscitant une large convergence pour réaliser un avenir humain.
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