France Culture – 15/04/20 – Valérie Régnier citée dans la Revue de presse des idées

La crise mondiale du Covid-19 interroge notre communauté humaine sur la valeur de chacune de nos vies. Nos sociétés les jugent-elles égales selon notre lieu de résidence, notre âge et notre position sociale ?

Quelle valeur de nos vies ?
Nous avons appris hier soir la disparition d’un grand mathématicien, John Conway, célébré entre autres pour son « game of life », un jeu de la vie qui n’a rien à voir avec un jeu en ligne. Il s’agit plutôt d’un automate cellulaire, qui ne nécessite aucune intervention des hommes, puisqu’il progresse selon des règles préétablies.

Chaque jour depuis le début de la pandémie du Covid-19, ceux qui la combattent comme ceux qui la subissent connaissent ce « jeu de la vie » sans en connaître pour autant les règles. La presse est pleine d’incertitudes, de questions et de doutes plus que de réponses assurées.

 

Quel prix pour une vie sauvée ?

Sur le site « The conversation », qui rassemble des contributions d’universitaires et de chercheurs sur l’actualité, Thierry Weil titulaire de chaire à « Mines ParisTech » aborde une question difficile, le coût d’une vie humaine.

Il cite d’abord la phrase de Malraux « J’ai appris qu’une vie ne vaut rien mais que rien ne vaut une vie » avant de doucher nos élans et nous rappeler qu’un État doit en permanence faire des choix pour protéger ses citoyens. Le dilemme peut donc être le suivant : « Sauver des êtres humains ou la croissance économique ? »

Ainsi, explique Thierry Weil, dans cet article repris aujourd’hui sur le site du « Point », « _Si l’on répugne en France à évoquer la valeur d’une vie dans le débat public, les Britanniques, parangons de pragmatisme, évaluent la pertinence de protocoles médicaux coûteux en estimant leur bénéfice en QALY (_quality-adjusted life year, ou DALY, disability-adjusted life year), années de vie gagnées ajustées d’un coefficient de qualité, prenant en compte qu’une année « en bonne santé », sans handicap, limitation ou souffrance majeure apporte plus d’agrément à son bénéficiaire. »

Thierry Weil nous introduit ensuite dans les arcanes de ces calculs qui, jusqu’alors, nous étaient parfaitement étrangers. « Mais quelle valeur accorder à ce DALY ? » se demande-t-il.

Diverses études évaluent le consentement des individus à payer pour une année de vie en bonne santé. (…) Dans les pays riches, la moyenne des réponses varie entre 24 000 euros à 60 000 euros, selon les pays. (…) Or, en France aujourd’hui, sacrifier 1 % de la population du pays pour préserver le confort économique des autres paraît inacceptable. Peut-être parce que chacun peut faire partie des infectés, même si tous n’ont pas la même probabilité de succomber. Si ce n’est toi, c’est peut-être ta mère ou ton grand-père. Alors, même si l’assurance paraît bien onéreuse, on est prêt à accepter de la payer.

 

Vies d’ici, vies d’ailleurs

Mais, en s’éloignant de ce calcul abstrait du prix d’une vie, ne faut-il pas envisager que nos sociétés ne cessent de différencier nos vies en leur donnant un poids différent. C’est ce qu’imagine, dans la dernière contribution de chercheur au site de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Cléo Marmié dont la thèse en cours porte sur la protection de l’enfance dans les migrations internationales.

Dans ce « Carnet de l’EHESS », elle analyse le cas des « Français bloqués au Maroc » par l’arrêt des vols internationaux. Des milliers d’entre eux, écrit-elle, ont découvert, « hébétés, la réversibilité de la situation migratoire et l’évanouissement temporaire de leurs privilèges de circulation. L’analyse des réseaux sociaux a permis de voir se constituer, en direct et sur une temporalité extrêmement resserrée, un corpus discursif inédit. Celui-ci s’articule autour d’une rhétorique de la frontière, de l’injustice migratoire et de la discrimination, soudainement mobilisée par des personnes qui détiennent pourtant les privilèges de ce monde, et notamment l’un des passeports les plus puissants, autorisant l’entrée, sans formalité ou avec un simple visa à l’arrivée, dans 164 pays. Le Covid-19 a ainsi matérialisé, dans un nouveau contexte de « crise », une mobilité empêchée pour les élites de la circulation transnationale. (…) Certains voyageurs bloqués au Maroc ont ainsi appelé les Marocains à la « solidarité », à l’« hospitalité » et à l’« hébergement citoyen », terminologies habituellement mobilisées dans des sociétés dites d’« accueil » pour analyser l’aide aux personnes exilées. Mais c’est désormais l’origine européenne qui devient suspecte. »

Et Cléo Marmié conclut : « Cette crise a ainsi laissé apercevoir la réversibilité de l’ordre migratoire international, elle en a surtout souligné les inégalités intrinsèques, la différenciation de la valeur des vies et l’émotion sélective face à l’intolérable. »

 

Génie du lieu de vie ?

Cette crise mondiale du Covid-19 donne en effet l’occasion à des intellectuels ou éditorialistes de réfléchir au poids différencié de nos vies. Ainsi, dans le « New York Times », plusieurs éditorialistes s’interrogent sur ce fait. Non seulement les médecins jouent le rôle de Dieu en choisissant, dans un contexte de pénurie de ventilateurs, qui va vivre et qui va mourir, mais la mort frappe plus les Noirs et les Latinos, comme le souligne un éditorial collectif du quotidien ainsi que cette prise de position de Jamelle Bouie qui l‘explique par les inégalités raciales aux États-Unis.

En France, l’écrivain Alexis Jenni ne dit pas autre chose dans sa chronique de « La Croix ».

Des crises comme celle-là, ça décape, ça récure, ça ponce, ça arrache les vieilles affiches, ça dissout les décors, ça ôte tout le stuc et le carton-pâte, et on voit enfin la société à nu, ses mécanismes, ses rouages, et ses manquements à la justice. On voit ce qu’on devinait sans le préciser, ce que l’on ne voulait pas voir : notre société telle qu’elle allait son bonhomme de chemin est fragile, inégalitaire, violente, et elle n’est pas au service de l’Homme. (…) Dans le 9-3, ce département autour de moi, on s’inquiète de la surmortalité au Covid-19, ceci annoncé très officiellement par le secrétaire général de la santé, qui se base sur des chiffres de l’Insee. La maire de Bondy, de son côté, déclare signer autant d’avis de décès par jour qu’elle en signait d’ordinaire par semaine. (…) On y observe aussi une forte prévalence des pathologies chroniques liées au niveau social, comme le diabète ou l’obésité, qui sont des facteurs de comorbidité aggravant la sensibilité au virus. Et pourtant ce département est aussi un désert médical, sous-doté en équipements tels les lits de réanimation.

Mais que va-t-il se passer une fois dressé ce constat ? Alexis Jenni constate, ironique, que « puisqu’on a vu, maintenant on va faire. (…) ma foi, après avoir dit qu’il n’y avait « pas d’argent magique », eh bien on se ravise. On a dû découvrir une caisse d’or dissimulée dans les jardins de l’Élysée qui pourvoira à tout. »

Une double injustice notent ensemble deux sociologues, Renaud Epstein et Thomas Kirszbaum, dans la dernière livraison d’AOC. Car non seulement ces quartiers populaires paient la crise par un nombre accru de malades et de morts, mais ils subissent aussi une stigmatisation injustifiée de la part de certains médias et politiques, qui leur reprochent de ne pas respecter assez le confinement.

« Il n’aura donc fallu que quelques jours, écrivent ils, pour que les spécialistes de la stigmatisation des quartiers populaires adaptent leurs discours à la nouvelle donne pandémique. Cette panique morale n’est guère surprenante au regard de l’histoire longue de l’ostracisation des pauvres et des minorités accusés de propager les épidémies. (…) Alors même que les comportements des habitants des quartiers bourgeois n’ont pas été des plus exemplaires vis-à-vis du confinement imposé par la lutte contre le covid-19, le relevé obsessionnel et l’exagération des transgressions mettant en cause des habitants des quartiers populaires n’est qu’une manifestation supplémentaire des mécanismes d’ostracisation de ces « parias urbains ». »

Mais, après ce premier temps de stigmatisation, le discours s’est rééquilibré. Les élus en particulier ont noté l’augmentation rapide des décès dans ces quartiers populaires. Et ces deux auteurs de conclure, sans pour autant céder à un optimisme irréaliste : « la pandémie du covid-19 constitue l’exemple paradigmatique d’un risque localisé susceptible de se propager dans l’ensemble du territoire et de la société. Aussi se pourrait-il que la mise en lumière de la vulnérabilité des quartiers populaires à l’épidémie et des interdépendances entre territoires soit le levier inattendu d’une prise de conscience et d’une mobilisation des pouvoirs publics en leur faveur. »

 

Ages de la vie

Différences de nos vies selon les lieux où nous vivons. Différences de nos vies selon nos âges aussi. Dans le Figaro, Valérie Régnier, responsable de la communauté catholique Sant’Egidio pour la France, décrit le calvaire des résidents en Ehpad.

« Ces institutions, explique-t-elle, participent d’une conception de la société où l’impératif de l’efficacité fait que l’on isole toujours plus les fragilisés. En temps normal, leur fonctionnement apparaît avec évidence coûteux et ingrat, leur respect de l’humanité de chacun est questionné. En temps de confinement, leur incapacité à sauvegarder les vies faibles éclate. »

Ces vies faibles, certaines des familles ont cherché à les préserver mais elle ont été prises de court par des mesures de confinement sévères qui ont conduit à des drames : « Combien de nos aînés ont préféré renoncer à se battre, ont arrêté de manger et de vivre, se sont abandonnés dans un grand esseulement à une maladie terrifiante dont ils ne savaient rien ? Ce n’est la faute de personne ? Ou n’est-ce pas plutôt que nous sommes tous responsables ? Et n’est-il pas temps de changer notre modèle de société, de rompre avec le véritable apartheid qu’incarnent les Ehpad ? Une société dans laquelle la bénédiction d’une longue existence ne tourne pas à la malédiction d’une fin misérable n’est pas difficile à imaginer. Les alternatives au placement en Ehpad existent. »

Et Valérie Régnier les cite : « Les habitats de vie partagés, l’assistance à domicile et, lorsque nécessaire, l’hospitalisation à domicile permettent aux autres de rester chez elles et entourées. Enfin, les réseaux créatifs de solidarité et de proximité ». Avant de conclure « une société qui laisse ainsi mourir ces anciens n’a pas d’avenir. »

 

Politiques de la vie

Que s’est-il donc passé pour que s’installe ainsi cette « différenciation des valeurs de vie » dans nos sociétés ? Dans « L’Humanité », Roland Gori, président de « l’Appel des appels » se dit « en colère » car il a son idée. « Depuis 2009 l’Appel des appels lance des mises en garde auprès des responsables politiques et de l’opinion publique. A quelques rares exceptions, près nous n’avons jamais été entendus, et lorsque nous étions écoutés c’était bien souvent à la veille d’une échéance électorale. Aujourd’hui la catastrophe sanitaire, sociale et économique que nous traversons exige que nous puissions être écoutés et entendus, exige que l’on reconsidère l’utilité sociale des métiers et la valeur de tous ceux qui les exercent. Il faut une fois pour toutes jeter à la poubelle de l’histoire les impostures des grilles d’évaluation ou contraindre ceux qui les fabriquent à aller directement en faire usage eux-mêmes sur le front de l’épidémie. »

La réponse serait donc politique ? Perrine Simon-Nahum,responsable d’une chaire ENA-ENS au titre-programme « Savoir, prévoir, pouvoir », l’affirme dans « Libération » : « Cette crise n’est pas sanitaire mais politique ».

Ce que révèle la pandémie, ce sont les effets délétères de la coupure qui s’est installée en France entre pouvoir politique, haute fonction publique et monde de la recherche. Les dirigeants ignorent le monde de la recherche, lequel est également méprisé du monde économique car réputé non productif. Les chercheurs, quant à eux, regardent souvent de haut ceux qui consentent à l’exercice du pouvoir. (…) Il est essentiel pour la pérennité de nos démocraties qu’au cœur de la crise elle-même, politiques, scientifiques et hauts fonctionnaires réfléchissent à leur place respective et aux moyens de travailler ensemble. L’État ne peut plus se contenter de gérer l’équilibre budgétaire. Il doit renouer avec un projet et une ambition qui supposent de penser le long terme dans ce qu’il a de plus imaginatif comme de plus effrayant. La recherche peut l’y aider à condition de ne pas ressentir comme liberticide cette mise au service du corps social.

Pour conclure, Perrine Simon-Nahum s’autorise un soupçon d’optimisme dans cet océan de noirceur : « Si, au sortir de la crise, ces trois secteurs ont appris à se parler, nous aurons beaucoup gagné. Et s’ils le font dans le sens partagé d’un bien commun, ce sera encore mieux. Nous sommes aux antipodes du populisme. »

 

Emmanuel Laurentin et Manon Prissé

 

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