« Migrants : notre inhospitalité est le plus terrible aveu de faiblesse », chronique de Sylvain Fort

Face aux migrants, nous tremblons, incapables de leur tendre la main. Et si cela cachait notre propre vide ?

Chronique de Sylvain Fort parue dans L’Express le 16/12/21

Sylvain Fort, ancienne plume d'Emmanuel Macron, aujourd'hui chroniqueur à L'Express.

Jeunes filles afghanes, étudiants nigérians, opposants syriens, rebelles kurdes, dissidents turcs, réfugiés des dictatures et des violences, simples habitants de nations faillies, de régions embrasées par le terrorisme mafieux, l’islamisme assassin, la corruption : tous ces condamnés à la désespérance, nous savons leur sort, nous connaissons leur destin. Avec très peu d’imagination, nous entrons dans les raisons qui font de la fuite leur seul recours. Leur quête n’est pas de prospérité : c’est celle d’un havre. Nous connaissons très bien, à force d’images, de reportages, de témoignages, l’atrocité de leur voyage, l’indignité de leur cantonnement. Depuis le temps que cela dure. Depuis le temps que le problème est là, devant nous.

« Nous avons dressé inlassablement le portrait de l’immigré en terroriste, du migrant en meurtrier. Pire : nous avons opposé ces pauvres à nos pauvres »

Nous savons tout cela. Et pourtant. Murs, barbelés, camps, polices : nous avons, Européens, opposé toutes nos forces possibles à la bonne fin de leur voyage. Nous leur avons fait comprendre qu’ils ne sont pas les bienvenus. Nous avons propagé les images de ces migrants errant dans les rues, livrés à la violence des clans, à la folie islamiste, à la jungle des trafics. Nous avons dressé inlassablement le portrait de l’immigré en terroriste, du migrant en meurtrier. Pire : nous avons opposé ces pauvres à nos pauvres.

Quand le monde aurait besoin que, forts de notre héritage, nous tendions sans crainte une main ferme aux exilés, nous pétochons dans le réduit de nos angoisses identitaires. Notre main tremble, se referme. Pourtant, cette porte que nous barricadons, toute la tradition occidentale nous enseigne qu’il est de notre honneur de la garder ouverte. Car à quelle identité sommes-nous fidèles si nous ne sommes pas fidèles à cette hospitalité qui fit notre honneur depuis les maisons grecques où l’on ne demandait son nom à l’étranger qu’après l’avoir nourri jusqu’aux monastères offrant inconditionnellement refuge ? N’est-il pas paradoxal que nos plus hauts modèles de civilisation occidentale, ce dont encore aujourd’hui nous sommes instinctivement le plus fiers, aient à voir avec cette générosité – quand nos épisodes de renfermement petit-bourgeois nous font un peu honte. Homais, chez nous, l’emporte-t-il sur saint François ?

« Il se peut que notre refus de l’accueil ne soit que le prétexte d’une réalité plus triste : notre incapacité à accueillir »

Le résultat est là, dans le discours politique : nous nous sommes progressivement convaincus qu’il vaut mieux rester entre nous. Que toute cette population venue du dehors nous importune, nous appauvrit, nous dilue. Notre psychose est devenue, sur ces sujets, une névrose. En les refoulant, nous préserverions le délicat tissu de nos solidarités sociales de la toxine étrangère. Vraiment ? Qui ne voit que ces solidarités sont emportées par le cynisme social, la ruine des enracinements, la cupidité devenue vertu suprême ? Qu’elles ont cédé le pas à une aride solitude sociale dont un sondage récent a révélé l’ampleur : un Français sur cinq se sent, se dit seul. Il se peut que notre refus de l’accueil ne soit que le prétexte d’une réalité plus triste : notre incapacité à accueillir. Il se peut que nos mains soient vides. Qu’en réalité nous n’ayons plus rien à offrir à l’Etranger. Ni la confiance en notre culture, ni le courage de nos valeurs, ni même nos larmes – sauf celles, de crocodile, que suscitent de temps en temps des images chocs.

« Elle est jolie, la France qui enterre la fraternité au nom d’une morale de garde-chiourme »

Plutôt que tenir notre rang quand la détresse se tourne vers nous, nous restons affairés aux mille riens qui nous déchirent et nous rapetissent. L’appel récent de Sant’Egidio aux candidats à la présidentielle à faire preuve de « lucidité », de « courage », de « mémoire » est à cet égard un appel de civilisation. On est saisi, comme Français, par le contraste entre un Pape évoquant, face aux miséreux de Lesbos, un « effondrement de civilisation » (la nôtre) et les invectives proférées chez nous sur les tribunes politiques au nom de la France éternelle. Elle a bonne mine, la France éternelle, quand elle se blottit peureusement autour d’une imagerie de parc d’attractions. Elle est jolie, la France qui enterre la fraternité au nom d’une morale de garde-chiourme.

Ne pas savoir quoi faire de nous-mêmes ne nous dispose pas à savoir quoi faire des autres. L’inhospitalité est le plus terrible aveu de faiblesse. Elle révèle qu’on a honte de soi autant qu’on a peur de l’autre. On appelle cette honte fierté, identité, reconquête, mais elle est ce qu’elle est : une trouille fétide de nous mesurer au monde. Appeler les candidats à la présidentielle à nous dire ce qu’ils feront pour les migrants, c’est tout simplement leur demander s’ils croient encore en la France.

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